Le titre de The Register le 28 août était sans ambiguïté : « LibreOffice 26.8 is out – local first, and with no AI ». Dans une semaine où l’essentiel de l’actualité logicielle tournait autour de rachats à douze chiffres et d’agents autonomes, une suite bureautique qui communique sur ce qu’elle n’a pas ajouté détonne suffisamment pour qu’on s’y arrête.
J’ai passé trois jours à l’installer, à lui faire avaler nos documents réels et à lire les notes de version. Ce qui suit n’est pas un test de logiciel bureautique — d’autres le font mieux — mais ce que ce cycle de développement nous a appris sur la manière dont nous choisissons nos dépendances.
Ce qui est réellement sorti le 26 août
La version 26.8 est la mise à jour semestrielle majeure de la suite, disponible pour Windows, macOS et Linux. Le développement a démarré en décembre 2025 et consolide le travail de 206 contributeurs, dont 155 bénévoles.
L’effort s’est concentré sur trois domaines, et il vaut la peine de les nommer précisément parce que le choix est révélateur.
La qualité typographique d’abord. Writer reçoit un nouvel algorithme de mise en page appelé Paragraph Composer, qui résout le défaut le plus visible du texte justifié en équilibrant l’espacement des mots sur plusieurs lignes consécutives, au lieu de traiter chaque ligne isolément. Les variations de polices OpenType sont désormais nativement prises en charge, ce qui permet enfin d’utiliser les polices variables comme leurs concepteurs l’ont prévu.
Les systèmes d’écriture ensuite. Writer détecte automatiquement la direction des paragraphes, gère correctement le retour à la ligne bidirectionnel, et traite le redimensionnement des objets dans les documents de droite à gauche ainsi qu’en écriture verticale chinoise, japonaise et coréenne. La version ajoute la prise en charge des écritures N’Ko et Adlam.
La fidélité d’échange enfin. Calc gagne des champs calculés dans les tableaux croisés dynamiques et une compatibilité XLSX améliorée, plus une commande de mélange aléatoire de cellules. Les documents Writer volumineux contenant des images s’ouvrent plus vite, et une infrastructure de comparaison de documents côte à côte fait son apparition.
Le choix de ne pas faire d’IA n’est pas une posture
C’est la lecture facile, et elle est fausse. Présenter la Document Foundation en résistante anti-IA fait un bon titre mais rate complètement ce qui se joue.
Regardez le chiffre qui structure tout : 155 des 206 contributeurs sont bénévoles. Dans un projet de cette nature, l’allocation des ressources n’est pas une décision de direction produit, c’est une agrégation de ce que des gens ont choisi de faire de leur temps libre. Et il se trouve qu’intégrer une couche d’IA générative dans une suite bureautique suppose exactement ce qu’un projet bénévole ne peut pas fournir : une infrastructure d’inférence, un budget récurrent, une politique de traitement des données, et un engagement de disponibilité.
Autrement dit, ce n’est pas « nous refusons l’IA ». C’est « nous n’avons pas de modèle économique qui permette d’en assumer une, et nous préférons le dire plutôt que de livrer une intégration qui dépendrait d’un tiers dont nous ne contrôlons ni le prix ni la durée de vie ». Formulé ainsi, c’est une décision d’architecture parfaitement banale — celle que beaucoup d’entre nous devraient prendre plus souvent.
Un projet qui n’ajoute pas une fonctionnalité à la mode n’est pas nécessairement en retard. Il est parfois simplement en train de refuser une dépendance qu’il ne pourrait pas honorer dans cinq ans. — William, D-Open
Pourquoi cette sortie tombe à un moment intéressant
La même semaine, l’écosystème encaissait deux nouvelles d’une tout autre nature. Nvidia s’apprêtait à racheter Hugging Face pour environ 12,9 milliards de dollars, plaçant le principal dépôt de modèles ouverts sous le contrôle du fabricant des puces sur lesquelles ces modèles tournent. Et Amazon annonçait la fermeture de Mechanical Turk au 30 septembre 2026, avec l’arrêt simultané de SageMaker Ground Truth et d’Amazon Augmented AI.
Le contraste est instructif. D’un côté, des infrastructures que des milliers d’équipes utilisent quotidiennement changent de main ou disparaissent sur décision d’un conseil d’administration. De l’autre, un projet à 155 bénévoles publie sa mise à jour semestrielle, à l’heure, en documentant précisément ce qu’elle contient.
Je ne prétends pas que le second modèle soit supérieur — LibreOffice a ses propres fragilités, et la crise entre la fondation et Collabora l’a rappelé. Mais les modes de défaillance ne sont pas les mêmes, et c’est exactement ce qu’on devrait regarder quand on choisit une dépendance.
Vous ne savez pas de quoi dépend réellement votre stack ?
Nous cartographions vos dépendances critiques et leur gouvernance : qui les finance, qui les maintient, et ce qui se passe si l’un des deux s’arrête.
Discutons-en — auditer nos dépendancesCe que j’ai constaté en trois jours d’usage réel
Nous produisons beaucoup de documents destinés à des clients : rapports d’audit, spécifications, comptes rendus. J’ai fait passer une quarantaine de ces documents dans la nouvelle version.
| Ce que j’ai testé | Résultat | Verdict |
|---|---|---|
| Rendu du texte justifié (Paragraph Composer) | Écart d’espacement nettement réduit entre lignes voisines | Le gain le plus visible |
| Ouverture d’un rapport de 180 pages avec 90 images | Sensiblement plus rapide qu’en 25.x | Confirmé |
| Aller-retour XLSX avec tableaux croisés | Champs calculés préservés, mise en forme conditionnelle correcte | Nette amélioration |
| Modèle de document très formaté (en-têtes, styles imbriqués) | Deux ajustements manuels nécessaires | Point de friction résiduel |
| Macros héritées | Non testé en profondeur | À vérifier au cas par cas |
Rien de spectaculaire, et c’est bien le sujet. Une mise à jour semestrielle qui améliore ce qui existait déjà, sans rien casser, est un événement plus rare qu’on ne le croit dans nos écosystèmes.
La leçon transposable : le ratio bénévoles / salariés
Voici ce que j’ai réellement retiré de ces trois jours, et qui a modifié notre grille d’évaluation des dépendances.
Quand nous ajoutons une bibliothèque au socle d’un projet client, nous regardions jusqu’ici les indicateurs habituels : activité récente, nombre d’étoiles, fréquence des versions, existence de tests. Nous avons ajouté un indicateur qui coûte cinq minutes à calculer et qui prédit bien mieux ce qui nous intéresse : la part des contributions provenant des salariés d’une seule entreprise.
- Au-dessus de 80 % mono-employeur : la dépendance est en réalité une dépendance à la stratégie d’une entreprise. Ce n’est pas disqualifiant, mais cela doit être écrit dans la décision d’architecture, avec un plan de sortie.
- Entre 40 % et 80 % : zone la plus courante. Regarder si l’employeur principal tire un revenu direct du projet — si oui, l’alignement d’intérêts est plutôt bon.
- En dessous de 40 %, cas de LibreOffice 26.8 : base communautaire large, moindre exposition à une décision unique, mais rythme d’évolution plus lent et fonctionnalités coûteuses en infrastructure peu probables. À accepter en connaissance de cause.
Cette grille ne dit pas quel projet est « meilleur ». Elle dit de quoi vous dépendez vraiment, ce qui est la seule question utile. Sur les aspects sécurité de cette même chaîne de dépendances — provenance des paquets, signature, surveillance des versions publiées — la méthode d’audit de WebGuard Agency reste celle que nous recommandons en complément, parce qu’elle traite le risque que notre grille ignore volontairement.
Et si la question de fond est celle de la gouvernance de vos outils d’IA plutôt que de vos bibliothèques, l’analyse publiée par Plug-Tech sur les dépréciations silencieuses de fournisseurs éclaire exactement le même problème vu du côté des applications métier.
Faut-il migrer ? La seule question qui compte
On me la pose systématiquement, et la réponse ne dépend pas de la qualité du logiciel. Elle dépend d’une seule mesure : quelle proportion de vos documents part réellement à l’extérieur au format natif d’une autre suite ?
En dessous de 20 %, la migration se passe généralement bien, et l’amélioration de compatibilité XLSX de cette version réduit encore le risque résiduel. Au-dessus, les frictions se concentrent presque toujours sur trois objets : les macros, les tableaux croisés dynamiques complexes, et les modèles très formatés. Testez ces trois-là sur vos documents réels avant d’engager quoi que ce soit — une demi-journée suffit, et elle vous évitera une décision prise sur une impression.
Pour les équipes qui construisent des outils internes plutôt que d’en consommer, notre guide pour créer un SaaS aborde la même question de gouvernance des dépendances au moment du choix de socle, et celui consacré à l’application IA souveraine détaille les arbitrages quand l’infrastructure d’inférence entre dans l’équation.
Calculez votre ratio ce mois-ci
Prenez vos dix dépendances les plus critiques et calculez, pour chacune, la part des commits provenant d’un seul employeur. La liste des surprises est instructive.
Discutons-en — parler à un ingénieurFAQ : LibreOffice 26.8
LibreOffice 26.8 contient-il vraiment zéro fonction d’IA ?
La version n’embarque aucune fonction d’IA générative activée par défaut, et c’est ce qui a fait réagir la presse spécialisée à la sortie du 26 août 2026. L’effort est allé sur la qualité typographique, l’étendue des systèmes d’écriture et la fidélité d’échange. Ce n’est pas une posture anti-technologie mais un arbitrage d’allocation de ressources sur un projet où 155 des 206 contributeurs sont bénévoles.
Qu’apporte concrètement le Paragraph Composer ?
C’est un nouvel algorithme de mise en page dans Writer qui équilibre l’espacement des mots sur plusieurs lignes consécutives au lieu de traiter chaque ligne isolément. Il supprime les alternances de lignes trop aérées et trop serrées qui trahissaient un document justifié produit avec un traitement de texte libre. Pour une équipe qui produit des documents lus par des clients, le gain de crédibilité est disproportionné par rapport au coût de la mise à jour.
Faut-il migrer une PME sur LibreOffice 26.8 ?
Cela dépend d’une seule mesure : la proportion de documents qui partent à l’extérieur au format natif d’une autre suite. En dessous de 20 %, la migration passe généralement bien. Au-dessus, testez d’abord les macros, les tableaux croisés dynamiques complexes et les modèles très formatés, qui concentrent l’essentiel des frictions.
Que retenir de ce cycle pour choisir ses dépendances open source ?
Regardez le rapport entre contributeurs bénévoles et contributeurs salariés d’un même employeur. Un projet dont la quasi-totalité des commits provient d’une seule entreprise est structurellement exposé à un changement d’orientation de celle-ci. Ce ratio est public, se calcule en quelques minutes, et prédit mieux la pérennité qu’un nombre d’étoiles.
